Les défis du réarmement européen
Ma chronique Le Monde du 21 février
Lors de leur sommet de juin 2025, à La Haye, tous les pays membres de l’OTAN se sont engagés à porter à 5 % du produit intérieur brut (PIB) leurs dépenses de défense et de sécurité.
L’Allemagne fait partie de ceux qui ont pris cet engagement le plus au sérieux : dès avant le sommet, la réforme budgétaire votée en mars 2025 par la coalition au pouvoir avait exempté du Schuldenbremse (« frein à l’endettement ») les dépenses de défense au-delà de 1 % du PIB, en même temps qu’elle créait un fonds pluriannuel d’investissement de 500 milliards d’euros dans les infrastructures et les actions en faveur du climat. C’est une réorientation majeure pour un pays qui comptait traditionnellement sur les Etats-Unis pour assurer sa sécurité.
Alors que ni la France, ni l’Italie, ni le Royaume-Uni ne sont sur cette trajectoire et que, jusqu’ici, seuls la Pologne et les pays riverains de la Baltique atteignaient ce seuil, cet engagement est une bonne nouvelle pour l’Europe et la crédibilité de son effort de défense. L’Allemagne a déjà commencé à le mettre en œuvre : le Fonds monétaire international prévoit que les effets de cet investissement se manifesteront dès 2027 sur la croissance (1,5 %, après des années de stagnation) et sur le déficit des comptes publics (4 % du PIB). Mais la dynamique qui s’est enclenchée va induire inévitablement une série de déséquilibres qui représentent autant de défis pour l’Europe.
La France à la traîne
Le premier défi est politique : alors que l’Allemagne partait d’un niveau inférieur, la part du PIB qu’elle consacre à ses dépenses de défense va rapidement dépasser celle de la France. Le 13 février, à la Conférence de Munich sur la sécurité, le chancelier Friedrich Merz a rappelé sa volonté de faire de la Bundeswehr l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe, tandis que son ministre des affaires étrangères, Johann Wadephul, critiquait ouvertement le manque d’ambition de la loi de programmation militaire française. Faute de marges de manœuvre budgétaires, la France risque d’être condamnée à jouer désormais les seconds rôles.
Le deuxième défi est industriel. Traditionnellement, la division du travail entre la France et l’Allemagne en matière d’équipements de défense suivait un schéma assez simple : pour faire court, la première produisait les avions et la seconde, les chars lourds. Chaque gouvernement entretenait ainsi une relation privilégiée avec les fournisseurs nationaux, souvent, d’ailleurs, au mépris de la concurrence et de l’innovation. Cette répartition des tâches est aujourd’hui mise en cause par la progression de l’effort de défense allemand.
C’est dans ce contexte qu’il faut analyser les déboires du projet d’avion de combat franco-allemand du futur. Le chancelier Merz a expliqué que, en l’état, cet avion, à l’étude depuis 2017 et sur lequel 3 milliards d’euros ont été investis, ne correspondait pas aux besoins de l’armée allemande. Cela cache mal les vraies raisons de l’échec. En cédant aux intérêts divergents des lobbys industriels des deux pays, Berlin et Paris ont donné un double signal : ils ne sont pas aux commandes et ils n’ont pas pris la mesure des enjeux productifs du réarmement européen.
Le troisième défi est économique et financier. Dans le contexte actuel d’agression russe et d’hostilité américaine, la sécurité a acquis le caractère d’un « bien public européen ». C’est par ce terme que les économistes désignent un service – en l’espèce, de défense – qui bénéficie à un ensemble de pays, sans que son usage par l’un nécessite de réduire celui des autres.
Une solution – naturelle – serait de répartir le financement de ce service entre tous les pays qui en bénéficient. Ce n’est cependant pas indispensable : malgré les appels récurrents à un partage plus équilibré du fardeau, les pays européens ne contribuaient pas au financement du service de défense que les Etats-Unis leur fournissaient. Mais la donne a changé depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, et la discussion est aujourd’hui vive sur le partage de l’effort de défense entre les Européens.
En pratique, emprunter en commun pour la défense, comme l’Union européenne l’a fait en 2020 pour faire face à la crise liée à la pandémie de Covid-19, soulèverait toute une série de difficultés juridiques, institutionnelles et politiques.
Comme le proposaient [le vice-président du fonds d’investissement BlackRock] Philipp Hildebrand et [les économistes] Hélène Rey et Moritz Schularick dans une contribution au site VoxEU publiée en novembre 2025, il est plus concevable de commencer avec un ensemble de pays qui s’engageraient sur un programme d’investissement sur dix ans et émettraient en commun, pour les financer, des obligations dédiées.
Les eurobonds débattus
Si elle voit le jour, une telle initiative – dont les modalités concrètes restent à préciser – aboutirait à la création d’eurobonds. Son bénéfice collatéral serait de proposer aux investisseurs internationaux un volant permanent de titres sûrs en euros qui offriraient une alternative aux titres de la dette publique américaine. La part prépondérante du dollar ne sera pas nécessairement entamée, mais les investisseurs auront le choix.
Les eurobonds font depuis 2020 l’objet d’une vive controverse. Ils ont leurs adversaires – Friedrich Merz s’est, tactiquement en tout cas, prononcé contre eux – et leurs partisans – à l’inverse, Emmanuel Macron les soutient. Ce qui est clair, c’est que l’émission éventuelle d’eurobonds serait un pas décisif vers une Europe plus intégrée.
Les industries de défense sont aujourd’hui exemptées des règles du marché unique. Le réarmement offre l’opportunité de mettre fin, en pratique au moins, à la fragmentation qui prévaut aujourd’hui. Mais, sur cet enjeu, l’Europe peut se défaire aussi bien que se faire. Son avenir se joue dans les mois qui viennent.